Entrevues

Entrevue avec le Dr Michel Vachon, président de l’association de Montréal

une crise en vue à Montréal dans les soins de première ligne

Emmanuèle Garnier  |  2019-05-01

Plus du tiers des médecins de famille montréalais ont plus de 60 ans. Ils peuvent prendre leur retraite d’un moment à l’autre. Que se passera-t-il alors ? Ils ont de nombreux patients, dont beaucoup sont vulnérables.

M.Q. — L’un des grands problèmes de Montréal est le vieillissement de ses médecins de famille. Beaucoup pourraient bientôt prendre leur retraite.

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M.V. – Effectivement, 35 % des omnipraticiens de Montréal ont au moins 60 ans. C’est énorme. On va avoir une crise prochainement. En plus, quand on regarde les chiffres, on voit que ces médecins suivent 40 % de l’ensemble des patients inscrits et en particulier 46 % des patients vulnérables. Et avec les années, plusieurs de ces cliniciens deviennent eux aussi vulnérables ! Leur retraite va créer un grand vide. Ce sont des médecins qui offrent en plus beaucoup de services le soir et les fins de semaine et ont de grandes clientèles. Chacun laissera plus de mille patients orphelins. Cela les rend anxieux : personne ne veut laisser ses patients sans soins. Pour reprendre ces patients, il faut souvent plusieurs jeunes omnipraticiens, surtout si on tient compte du fait que la pratique de la médecine familiale a bien changé.
Je dois par ailleurs dire que l’ère Barrette ne nous a pas aidés en ce qui concerne les effectifs médicaux de première ligne : menaces de coercition, dévalorisation de la médecine familiale par le ministère, important écart salarial avec les spécialistes, etc. Cette situation a fait que bien des médecins en fin de carrière ont décidé de prendre leur retraite plus rapidement. À l’extrémité opposée, les jeunes médecins, eux, se sont moins dirigés en médecine familiale et davantage en spécialité ou encore ont quitté le Québec ou sont partis dans le secteur privé. On a ainsi perdu à peu près 200 jeunes omnipraticiens dans ces années.

M.Q. — Que peut-on faire en ce qui concerne la crise qui se prépare ?

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M.V. – Depuis des années, on essaie de faire prendre conscience aux différentes autorités qu’une grave pénurie va avoir lieu prochainement à Montréal. On ne peut pas obliger les médecins âgés à continuer d’exercer, mais on peut les aider à avoir la meilleure pratique possible, avec la meilleure organisation possible et un horaire optimal pour les encourager à continuer à pratiquer s’ils fonctionnent bien.
Par ailleurs, est-ce qu’on ne pourrait pas avoir de l’aide en ce qui concerne l’organisation des services ? Montréal est divisé en cinq centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux. Chacun fonctionne quasiment comme une région indépendante. Pourraient-ils se parler ? On est tous sur la même île, et il faut résoudre les mêmes problèmes.

M.Q. — De nouveaux facteurs pourraient-ils modifier la situation ?

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M.V. – Le changement de mode de rémunération qu’envisage le gouvernement m’inquiète. La capitation est un système qui encourage les médecins à inscrire des patients qui ne sont pas malades, des patients en forme. Cependant, quand on regarde le type de patients que les médecins en fin de carrière vont laisser, ce sont des personnes âgées et vulnérables. Je ne sais pas du tout ce qui nous attend, mais la situation n’augure rien de bon.

M.Q. — Est-ce que Montréal pourrait bénéficier d’une augmentation du nombre de médecins accordé dans son plan régional d’effectifs médicaux (PREM) ?

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M.V. – C’est certain ! On a besoin de plus de PREM à Montréal. Toutes les régions ont des problèmes d’effectifs, dont certains sont plus criants que d’autres. Je suis cependant d’avis que la situation à Montréal mérite une attention urgente et particulière de la part de nos dirigeants.

M.Q. — Où en est votre processus d’inscription des patients à Montréal ?

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M.V. – Le taux d’inscription était de 67 % en octobre 2018. Cependant, 20 % des patients qui sont suivis à Montréal demeurent à l’extérieur de la métropole. Si toutes ces personnes étaient des résidents de Montréal, notre taux d’inscription serait de 85 %.
Nous avons fait un gros effort au cours des dernières années, parce que notre taux d’inscription était de 55 % en 2015. Néanmoins, il y a eu un ralentissement en 2018. Notre taux d’inscription continue quand même à croître un petit peu tous les mois. Quand les responsables de notre association rencontrent les médecins du territoire, ils leur rappellent que l’on a tous un travail populationnel à faire, qu’il ne faut surtout pas lâcher ce qu’on a commencé il y a quelques années. Mais peut-être que là on a atteint un plateau. Peut-être aussi que les médecins en ont assez de se faire pousser dans le dos. Nous sommes après l’ère Barrette. Ce n’est vraiment pas facile. Beaucoup de dommages ont été faits sur le terrain. On a eu quatre années de menaces continuelles. Le discours du nouveau gouvernement est différent, mais il reste des séquelles qui vont prendre un certain temps à guérir.

M.Q. — Qu’en est-il des cliniques d’hiver ?

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M.V. – Il y a eu une excellente réponse des médecins sur le terrain à Montréal. Les omnipraticiens se sont organisés rapidement malgré le peu de temps qu’ils ont eu. Cela a donné d’excellents résultats. D’ailleurs, je pense que la ministre de la Santé et des Services sociaux a manifesté sa satisfaction. Il y a eu une augmentation de l’accès aux soins dans certaines cliniques, les médecins ont travaillé plus longtemps, ils ont également offert plus d’heures d’accès aux patients qui n’étaient pas inscrits à leur groupe de médecine de famille (GMF). Des cliniques temporaires, les cliniques d’hiver, ont également été créées afin d’augmenter l’accessibilité. On va faire le point cet été et se préparer pour l’année prochaine. Dans l’ensemble, je dirais que ce fut une réussite.

M.Q. — Faudrait-il revoir le fonctionnement habituel de l’ensemble des cliniques ?

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M.V. – Il faut effectivement penser à une meilleure organisation. La majorité des GMF se sont refermés sur leur clientèle à cause du fameux taux d’assiduité. Ils ne voulaient pas risquer de réduire le leur en offrant des services à des patients non inscrits auprès de leur groupe puisqu’ils auraient pu être pénalisés. Cependant, cela a fait que de nombreuses personnes sans médecin de famille n’avaient plus d’endroit où aller consulter. Cela n’a pas de bons sens. On avait également d’excellentes cliniques-réseau qui ont malheureusement dû fermer leurs portes au cours des années à cause de demandes politiques. Il faut donc penser à réorganiser la première ligne pour remettre le patient au centre. On devrait peut-être ressusciter certaines cliniques-réseau dans les endroits où l’on en a besoin, mais aussi faciliter les consultations en spécialité et en imagerie médicale et s’assurer que le médecin de famille obtient les rapports des consultations qu’il a demandées. Il faut également que les cliniques qui se sont refermées sur leur clientèle puissent se rouvrir et s’occuper de la population qu’elles desservaient auparavant. Le taux d’assiduité doit être mis de côté. Dans l’ensemble du Québec, il est autour de 85 %, donc ce n’est plus un problème. Le problème, c’est l’accès aux soins quand un patient en a besoin. C’est ça qu’il faut régler. //