Entrevues

Entrevue avec le président de l’association du Saguenay–Lac-Saint-Jean

à la recherche de solutions pour rendre la pratique plus efficace

Nathalie Vallerand  |  2024-03-01

Nouveau président de l’Association des médecins omnipraticiens du Saguenay–Lac-Saint-Jean, le Dr Kevin Girard souhaite contribuer à optimiser la pratique en première ligne. L’intelligence artificielle pourrait faire partie de la solution.

drgirard

M.Q. – L’efficacité de la pratique est le dossier le plus important à vos yeux. Pourquoi ?

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K.G. Même si notre taux d’inscription est encore bon en général, notre région n’échappe pas à la pénurie de médecins de famille. Plusieurs médecins ont pris leur retraite récemment, et les guichets d’accès à un médecin de famille des secteurs de Chicoutimi, d’Alma, de Dolbeau et de Jonquière sont désormais remplis. En même temps, on nous accorde de moins en moins de postes dans notre plan régional d’effectif médical. Pour 2024, nous en avons eu 15. C’est peu pour une région qui compte six hôpitaux et autant de territoires. Pour faire plus avec moins, il faut donc trouver des façons d’optimiser la pratique.

M.Q. – Parmi ces façons, la technologie vous intéresse particulièrement ?

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K.G. Oui, car j’ai un petit côté geek. Ça fait longtemps que je dicte mes notes cliniques avec un logiciel de reconnaissance vocale. Je teste maintenant un assistant médical numérique mis au point en France qui fait appel à l’intelligence artificielle pour rédiger les notes cliniques. Et c’est assez impressionnant. Le logiciel « écoute » la consultation et produit un compte rendu en quelques secondes. Si je dis à une patiente que je n’entends pas de souffle au cœur, il inscrit cette information dans la section « examen physique » de mon dossier médical électronique. Si j’émets une hypothèse diagnostique pendant l’examen, il remplit la section appropriée. Il distingue même l’essentiel du superflu. Par exemple, lorsque j’ai demandé à un patient des nouvelles de sa saison de chasse, l’assistant médical numérique a détecté que cette partie de la conversation n’était pas liée à sa santé. Il n’a donc rien inscrit là-dessus dans la note clinique.

M.Q. – Quelle suite voulez-vous donner à cette initiative ?

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K.G. J’en ai discuté avec les membres du conseil d’administration de notre association. Nous aimerions tester d’autres outils semblables de manière plus structurée pour ensuite en partager les résultats avec les autres associations. Nous envisageons de créer un comité à cette fin. Il n’y a cependant rien de concret encore, surtout que nous ne voulons pas dédoubler le travail de la FMOQ qui se penche aussi sur la question de l’optimisation de la pratique. Chose certaine, l’intelligence artificielle est une avenue prometteuse. Si elle permet de libérer du temps pour que les médecins voient quelques patients de plus par jour, tout le monde sera gagnant.

M.Q. – Que faire d’autre pour améliorer l’efficacité de la pratique ?

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K.G. On pourrait commencer par s’attaquer aux aberrations. Je vous donne un exemple. La Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail exige une ordonnance du médecin pour le renouvellement des prothèses auditives des gens ayant une surdité professionnelle. Or, dans notre région, plusieurs anciens travailleurs d’usines et de scieries sont sourds parce qu’il y avait peu de protection auditive à l’époque. Et ils le seront encore l’an prochain et dans cinq ans. Pourquoi faut-il une ordonnance chaque fois que leur prothèse doit être changée ? Pourquoi cela tombe-t-il toujours sur les épaules des médecins de famille ? Ces aberrations, ajoutées les unes aux autres, nous font perdre beaucoup de temps. Il y a également du travail à faire en ce qui concerne la pertinence des consultations des patients qui ont un médecin de famille. Ces derniers devraient eux aussi passer par le guichet d’accès à la première ligne (GAP) pour être dirigés vers le bon professionnel ou la bonne ressource. Le GAP a été mis sur pied dans notre région il y a deux ans et il est vraiment utile. Si on réussit à y intégrer l’intelligence artificielle et des guides d’autosoins, il deviendra encore plus efficace pour trier et orienter les patients.

M.Q. – Quels sont vos projets en tant que nouveau président ?

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K.G. Cette année, je vais faire une tournée de nos six territoires pour rencontrer les médecins et mieux connaître leurs préoccupations. La réalité de chaque territoire est bien différente. Il y a des milieux urbains, comme Chicoutimi et Jonquière, où l’accès à des soins spécialisés est relativement facile. D’autres sont mi-urbains, mi-ruraux. La pratique des médecins de famille y est plus polyvalente. À l’Hôpital de Roberval, par exemple, il n’y a pas de pneumologue que l’on peut consulter. Bref, je trouve important d’aller voir les médecins là où ils exercent. Nous avons par ailleurs une bonne communication avec le département régional de médecine générale (DRMG). À chacune de ses réunions mensuelles, une courte période nous est réservée pour échanger avec le comité de direction. Depuis l’automne, le DRMG organise aussi des rencontres avec notre association et d’autres acteurs de la première ligne, comme les coordonnateurs médicaux et les chefs des GMF. Cependant, en dehors du DRMG, nous n’avons pas vraiment de canal de communication avec le CIUSSS. Nous aimerions y remédier...

M.Q. – Avez-vous des demandes concernant le renouvellement de l’accord-cadre sur les conditions de travail et de rémunération des médecins ?

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K.G. Deux de nos sous-territoires sont couverts par l’Annexe 12, soit Dolbeau et Roberval. La dernière entente sur l’accessibilité a éliminé la différence de rétribution entre la pratique en cabinet et celle en établissement. Mais cette mesure va prendre fin. Nous demandons qu’elle devienne pérenne. C’est un non-sens que la rémunération soit moins élevée en cabinet qu’en établissement. Les deux pratiques sont aussi importantes l’une que l’autre. Il faut que ce soit réglé dans le prochain accord-cadre. De plus, nous souhaitons retrouver dans la prochaine entente générale certaines améliorations de la pratique qui ne sont pas nécessairement liées aux aspects financiers. Par exemple, l’allègement de la paperasse ou d’autres initiatives qui élimineraient des éléments irritants et feraient gagner du temps aux médecins.

M.Q. – Enfin, comment voyez-vous la médecine familiale dans l’avenir ?

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K.G. C’est important de la rendre plus attractive. Je pense que l’inscription collective peut nous aider, car la prise en charge de patients peut s’avérer lourde pour un seul médecin. Cependant, les deux types d’inscriptions doivent coexister. Le jeune de 30 ans sans maladie chronique a besoin d’avoir accès à un médecin seulement s’il se blesse ou tombe malade. Mais la grand-mère diabétique de 82 ans qui commence à avoir des troubles cognitifs a besoin d’un médecin de famille. Les patients vulnérables ne devraient pas faire partie de l’inscription collective. Devoir toujours tout recommencer avec ces patients-là, ce n’est optimal pour personne. Mais quand on les suit depuis longtemps, on les connaît bien et eux aussi nous connaissent. Les suivre devient alors moins lourd. Il faut donc mettre en place une formule hybride.