Entrevues

Entrevue avec le Dr Marcel Guilbault, président de l’Association de l’ouest du Québec

Des manières d’augmenter le taux d’inscription

Emmanuèle Garnier  |  2016-06-15

Président de l’Association des médecins omnipraticiens de l’ouest du Québec, le Dr Marcel Guilbault a intensifié les moyens pour inciter ses membres à inscrire plus de patients.

M.Q. — Est-ce que votre région a atteint le taux d’inscription que vous visiez ?

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M.G. – On ne vise pas un taux d’inscription comme tel. C’est sûr que notre but est d’atteindre la cible qui est de 85 %. Cependant, on est rendus à 68 %. Je pense que de fixer à nos membres un taux régional qui exige l’inscription de plusieurs dizaines de milliers de patients peut créer un stress improductif. Notre association a donc eu l’idée de demander aux médecins d’atteindre une cible d’inscription personnelle plutôt que régionale.

M.Q. — Comment vous y prenez-vous ?

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M.G. – On a communiqué avec chaque responsable de groupe de médecine de famille (GMF). On leur a demandé de dresser la liste des médecins de leur groupe en précisant le nombre de patients inscrits au nom de chacun le 31 décembre 2015, soit deux ans avant la fin de notre entente, le 31 décem­bre 2017. Les responsables peuvent facilement obtenir ces données grâce au service en ligne de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ). À partir de là, on leur a proposé de donner une cible à chaque médecin. Ceux qui ont moins de 500 patients parce qu’ils commencent à travailler, ou pour d’autres raisons, doivent se rendre à 500. Ceux qui en ont entre 500 et 1500 doivent en prendre 100 de plus. Les médecins devront toutefois inscrire un peu plus de patients que le nombre fixé pour remplacer ceux qui déménageront ou mourront.

M.Q. — Que compte ensuite faire votre association ?

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M.G. – Chaque mois, nous allons demander aux responsables de GMF de nous envoyer le tableau de l’évolution des inscriptions de chaque médecin. Ils n’ont pas à mettre le nom du clinicien, mais un numéro. On pourra ainsi voir que le médecin no 1 suit 780 patients. On va ensuite regarder si un mois plus tard il est encore à 780 ou s’il a baissé à 776. Si c’est le cas, on va demander au responsable du GMF de vérifier ce qui se passe. Le médecin a pu être malade ou en vacances. Comme association, on doit réagir rapidement. On ne peut pas attendre les données trimestrielles de la RAMQ. Tous les trois mois, nous pouvons obtenir nous-mêmes de la Régie le nombre d’inscriptions dans chaque GMF et chaque clinique.

M.Q. — Comment réagissent les responsables de GMF ?

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M.G. – Je pense qu’ils accueillent favorablement l’outil qu’on leur propose. On m’a dit que, sur le terrain, certains médecins réagissent très bien parce qu’ils veulent se débarrasser du projet de loi no 20. Ils font des efforts pour inscrire des patients, tout en sachant que les autres en font aussi.

Une responsable de GMF m’avait dit avant que l’on suggère cette manière de fonctionner, que ses collègues et elle avaient décidé d’augmenter le nombre de leurs inscriptions pour répondre à la demande de la FMOQ. Elle affichait dans sa clinique les cibles mensuelles de chaque médecin et quand elles étaient atteintes, ils se félicitaient. Ils cherchaient ensemble des moyens pour mieux y parvenir.

Dans un autre GMF, les médecins ont inscrit plus de 1000 patients pour faire passer leur clientèle de 12 000 à 15 000 personnes. Ils voulaient que leur GMF change de catégorie et bénéficie de plus d’avantages. Ils n’ont donc pas inscrit beaucoup de patients seulement à cause du projet de loi no 20. Ils ont toutefois vu que cela était faisable si tout le monde se met ensemble et que l’on favorise le travail interprofessionnel.

M.Q. — Comment un médecin déjà occupé peut-il trouver le temps de prendre plus de patients ?

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M.G. – On ne doit pas ajouter des heures de travail, mais modifier la façon de pratiquer. Il faut fonctionner en accès adapté et donner moins de rendez-vous annuels aux gens en bonne santé. On doit aussi miser sur la collaboration interprofessionnelle. Il faut faire participer davantage les infirmières au suivi des patients. Plutôt que d’accorder un autre rendez-vous à un patient diabétique, on devrait lui en donner un avec une infirmière. À la place, on voit un nouveau patient.

Maintenant, on a également la possibilité d’avoir des pharmaciens dans les GMF. Ils peuvent nous aider quand les patients présentent des effets secondaires causés par des médicaments. On peut demander au pharmacien de communiquer avec eux pour modifier leur prescription. J’ai moi-même commencé à le faire. Il y a différentes manières dont les autres professionnels peuvent nous aider. Cela fait en sorte qu’on a moins de rendez-vous et plus de places pour ajouter un nouveau patient.

M.Q. — Concrètement, comment procéder pour inscrire régulièrement des patients ?

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M.G. – On peut se dire qu’en moyenne il faut inscrire un patient par semaine. On se laisse une plage libre par semaine pour un nouveau patient ou deux. On peut demander à l’infirmière clinicienne de recueillir les informations de base et de les inscrire dans le dossier médical électronique. Cela facilite la prise en charge.

Un nouveau patient peut être le conjoint de notre patiente qui vient d’accoucher. Il a 32 ans. Il ne nous donnera pas beaucoup de travail, mais on l’aura inscrit. Il n’est pas nécessaire de prendre les patients du guichet d’accès au médecin de famille. Toutefois, c’est sûr qu’il faut essayer de le vider autant que possible et surtout de prendre les patients qui sont malades.

M.Q. — Il y a cependant des omnipraticiens réfractaires qui acceptent à l’avance de subir une diminution de 30 % de leur revenu.

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M.G. – C’est sûr que certains médecins refusent d’inscrire des patients. Il faut les rencontrer pour leur expliquer que ce n’est pas seulement eux qu’ils vont pénaliser. Si beaucoup de cliniciens font comme eux, c’est l’ensemble de la profession qui va en subir les conséquences. Certains médecins croient que nous n’arriverons pas à atteindre un taux d’inscription de 85 %. Il faut les convaincre que nous allons y parvenir, que nous allons tous ramer en même temps et dans la même direction.

Il faut par ailleurs réaliser que nous devons offrir des services à la population. Les gens qui n’ont pas de médecin de famille ont difficilement accès au système de santé et doivent passer par l’urgence. Les médecins se plaignent beaucoup des critiques à leur égard. Cependant, pour faire taire les commentaires défavorables, il faut inscrire plus de patients et permettre aux gens d’avoir accès au système de santé.

M.Q. — Les jeunes omnipraticiens qui commencent et à qui l’on demande de prendre 500 patients n’ont-ils pas un plus grand effort à faire que les autres ?

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M.G. – Non, parce que les médecins en pratique ont un nombre total de nouveaux patients à inscrire beaucoup plus important que les nouveaux omnipraticiens. Sur les 400 jeunes qui vont entrer en pratique, il y en a peut-être cent qui vont exercer seulement en établissement ou à l’urgence malgré les règles du ministre de la Santé. Donc, si on prend 300 médecins à qui on demande d’inscrire 500 patients, cela fait 150 000 patients.

On a cependant un million de personnes à inscrire au Québec. La majorité des inscriptions vont donc être faites par les médecins en pratique. Il y a plus de 2000 médecins qui n’ont pas 500 patients. C’est à eux que l’on va demander le plus grand effort. Il faudrait qu’ils augmentent leur clientèle à 500 personnes. Et on demande aux médecins qui ont 500 patients et plus d’inscrire 100 nouveaux patients. L’effort est collectif, il ne repose pas seulement sur les jeunes qui entrent en pratique.

M.Q. — Pensez-vous que tous ces efforts en valent la peine ?

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M.G. – À la fin, on va tous être fiers d’avoir réussi. On sera parvenus d’abord à donner des services à la population et ensuite à se débarrasser du projet de loi no 20. On aura ainsi préservé notre autonomie professionnelle et on ne sera pas gérés à partir de 2018 par le ministre de la Santé et le gouvernement. Ils ne nous diront pas quoi faire, quand le faire, comment le faire, à quel rythme le faire, ni de combien ils vont couper nos revenus s’ils ne sont pas satisfaits de notre travail.