Entrevues

Entrevue avec le Dr Pierre Martin, président de l’Association des médecins omnipraticiens de la Mauricie

Vider le guichet d’accès, un projet qui soulève approbation et résistance

Claudine Hébert  |  2017-03-24

En Mauricie, la direction du CIUSSS ne veut pas seulement atteindre la cible des 85 % de patients inscrits d’ici le 31 décembre 2017. Elle veut vider le guichet d’accès au grand complet. Un objectif très réaliste qui suscite à la fois approbation et résistance, concède le Dr Pierre Martin, président de l’Association des médecins omnipraticiens de la Mauricie (AMOM).

M.Q. — Quel est actuellement le portrait de la région ?

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P.M. – Le taux de patients inscrits en Mauricie frôle les 83 %. Malgré ce taux élevé, la Direction des services professionnels du CIUSSS de la Mauricie–Centre-du-Québec souhaite faire encore mieux. Elle a eu la bonne idée d’offrir l’accès à un médecin à toutes les personnes de la région actuellement en attente d’inscription dans les guichets d’accès. Cette idée a séduit la direction du DMRG et les coordonnateurs des guichets d’accès de tous les réseaux locaux de services. On en a fait un projet commun.

M.Q. — Comment la région de la Mauricie compte-t-elle s’y prendre pour vider le guichet d’accès ?

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P.M. – En janvier dernier, le personnel du guichet d’accès a envoyé une lettre par la poste aux quelque 250 omnipraticiens de la région faisant de la prise en charge. Selon le nombre de patients déjà inscrits par médecin, nous avons demandé à chacun d’ajouter d’un à dix nouveaux patients par semaine. Il s’agit d’une demande de gré à gré, sans aucune obligation, entre le DMRG et ses membres. Chaque médecin peut donc répondre en acceptant, en suggérant un ajustement à la hausse ou à la baisse ou en refusant carrément de participer à cet effort collectif.

M.Q. — À quoi ressemble la réponse des médecins jusqu’ici ?

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P.M. – D’emblée, plus de 80 % des médecins ont répondu positivement. Prenons, par exemple, le secteur de Nicolet. Tous les patients qui étaient en attente d’un médecin sont déjà inscrits. Les médecins de ce territoire se sont mobilisés et ont bien saisi l’essence de notre demande. Dans la vallée de la Batiscan, les médecins avaient l’habitude de donner un accès aux patients non inscrits. Après discussion, ils ont accepté de privilégier l’inscription de la clientèle. Depuis, on note une nette amélioration. Ça fonctionne bien également à Shawinigan, un secteur où, jusqu’à tout récemment, on trouvait une forte présence d’omnipraticiens en milieu hospitalier. Les médecins de famille de Shawinigan étaient responsables de 60 % de l’activité médicale à l’hôpital. Cette proportion est maintenant de 50 %. Et dans les mois qui viennent, les omnipraticiens de ce territoire devraient réduire davantage leur prestation de service à l’hôpital comme le prévoit la loi 20.

M.Q. — Quels sont les territoires où les médecins répondent moins bien ?

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P.M. – Les régions de Maskinongé et de Trois-Rivières présentent plus de difficultés. D’abord, à Maskinongé, l’organisation des services a dû faire face à un recrutement anémique au cours des dernières années ainsi qu’à de nombreux départs à la retraite ou pour cause de changement de région. Des réalités qui provoquent des écarts considérables dans les pourcentages d’inscription.

M.Q. — Et du côté de Trois-Rivières ?

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P.M. – C’est le réseau local de services qui compte le plus grand nombre d’omnipraticiens dans la région de la Mauricie, soit plus de 140. C’est aussi celui où une forte proportion de médecins sollicités par la méthode d’attribution du DRMG ont indiqué vouloir une réduction de l’attribution demandée ou ont simplement refusé d’y participer. Plusieurs des médecins de Trois-Rivières prennent part à divers programmes ayant une mission régionale ou à des activités en CLSC. Ils déplorent que la méthode d’attribution proposée ne tienne pas compte de la lourdeur de leur pratique médicale. Toutefois, nous aimerions qu’ils nous suggèrent une solution respectueuse de leur pratique.

M.Q. — Est-ce que cette réaction de vos pairs vous surprend ?

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P.M. – Honnêtement, pas vraiment. On peut remettre en question leur attitude, mais je comprends très bien leur réaction. De nombreux médecins qui cumulent plusieurs années d’exercice ont peine à trouver des motifs valables de sortir de leur zone de confort à la suite de l’adoption récente de toutes ces lois contraignantes. Depuis que Gaétan Barette est devenu ministre de la Santé, le milieu médical est au cœur d’un climat de pure confrontation. Le ministre a pris l’habitude d’insulter les médecins pour ensuite modifier leurs réalités par l’adoption de nouvelles lois ou par l’interprétation abusive des lois existantes. Dans un tel contexte, il est difficile de mobiliser tous nos membres. Quand on leur demande d’en faire plus, certains nous associent au gouvernement. Mon grand défi à titre de président de l’AMOM et de chef du DRMG est de communiquer efficacement les messages, tout en évitant d’être considéré comme le bourreau qui exécute les demandes du ministre de la Santé.

M.Q. — Cette situation vous fait-elle craindre des conséquences ?

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P.M. – J’ai peur que le caractère libéral lié à notre profession soit en péril. Je le répète souvent à mes pairs, notre profession repose sur une base de négociations de gré à gré. Un privilège que l’on risque de perdre. Il est frustrant de subir continuellement les contraintes de l’actuel ministre. En revanche, on ne peut pas tourner le dos à la population. Nous sommes jugés par les gens, et c’est avec ce bulletin, cette évaluation en main que le politique réagit. Les demandes de la population constituent donc l’arme ultime du gouvernement. De ne pas considérer ces demandes serait un manque de sagesse de la part des médecins. D’ailleurs, je crains que l’analyse actuelle de la prestation de services des médecins donne des munitions au projet de loi 130.

M.Q. — Que voulez-vous dire ?

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P.M. – Le projet de loi 130 est un autre exemple de l’usage du pouvoir législatif qui vient bousculer notre environnement. Ce projet de loi prévoit l’assujettissement des privilèges de travail en établissement des médecins de famille à des prestations de service en première ligne. Elle permettra aux directeurs d’établissement d’exiger des médecins en établissement le respect de leur plan d’organisation sous peine de sanctions.
Comme toutes les lois précédentes, le projet de loi 130 doit franchir plusieurs étapes avant son adoption. Tous les acteurs politiques et administratifs du réseau de la santé vont faire leurs présentations et émettre leurs orientations afin de tenter d’influencer le texte final. Il y a actuellement une volonté non voilée de la part des directions d’établissement de profiter de l’écriture de la nouvelle loi pour assujettir les DMRG à la Direction des services professionnels. Ils veulent en faire un département des CISSS et CIUSSS à l’instar des départements cliniques de médecine générale.
Si leur vision se concrétise, les directions des services professionnels vont disposer des leviers administratifs nécessaires pour imposer des plans d’organisation clinique tant en médecine spécialisée qu’en médecine générale. Les médecins doivent réagir à cette nouvelle menace.

M.Q. — Que souhaiteriez-vous dire comme mot de la fin ?

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P.M. – Dans une entreprise, la direction et les employés doivent avoir une vision et des valeurs communes afin d’atteindre les objectifs fixés. L’ostracisme des médecins de famille par les politiques actuelles ne permet pas un tel partage de vision et de valeurs. Tous les médecins se sentent bousculés. Par conséquent, les changements qui s’effectuent en ce moment dans le milieu médical reposent sur des bases négatives, ce qui fragilise la situation qui nous est imposée. Le danger, c’est un affaiblissement de la structure qui risque de s’écrouler lorsqu’elle sera mise à l’épreuve par une force naturelle.
Les médecins de famille sont à la croisée des chemins. Nous devons tous réfléchir sérieusement à notre rôle et à nos responsabilités. Malgré les frustrations engendrées par le discours du ministre de la Santé, nous devons voir la situation autrement. Nous devons accepter d’améliorer collectivement l’organisation de notre pratique. Pas pour répondre aux demandes contraignantes du ministre de la Santé, mais pour solidifier les fondations de la valorisation de la médecine de famille.