La vapoteuse représente-t-elle un bon moyen d’arrêter de fumer pour les personnes qui souhaitent réduire leur risque de cancer du poumon ? Sans répondre tout à fait à la question, une étude de cohorte populationnelle portant sur plus de 4,5 millions d’adultes ayant des antécédents de tabagisme soulève des doutes importants quant aux avantages de cette stratégie.
« La cigarette électronique a gagné en popularité comme solution de rechange moins dommageable que la cigarette, mais son association au risque de cancer du poumon demeure incertaine », notent en ouverture le Dr Yeon Wook Kim de la Faculté de médecine de l’Université nationale de Séoul et ses collègues dans l’étude publiée dans la revue Nature Medicine1. Selon leurs travaux, les anciens fumeurs qui utilisent quotidiennement la cigarette électronique présentent un risque de cancer du poumon supérieur de 56 % et un risque de décès par cette maladie deux fois plus élevé que ceux qui ne vapotent pas.
« C’est la première fois qu’on démontre dans une étude de grande envergure une association entre l’utilisation de la cigarette électronique et un risque accru de cancer du poumon », souligne le Dr Normand Blais, oncologue au CHUM et professeur titulaire au Département de médecine de l’Université de Montréal.
Plus de 4,5 millions de dossiers de santé
Pour réaliser cette étude, les chercheurs se sont appuyés sur les données du système national d’assurance maladie sud-coréen. Ils ont retenu les dossiers de 4 524 895 adultes ayant des antécédents de tabagisme, qui avaient participé au programme national d’examens de santé en 2018 et pour lesquels des données étaient également disponibles entre 2012 et 2014.
Les participants ont été répartis en trois groupes : les fumeurs actuels, les anciens fumeurs ayant cessé depuis moins de cinq ans et ceux ayant arrêté depuis plus longtemps. Ces deux derniers groupes ont ensuite été subdivisés selon qu’ils déclaraient ou non utiliser quotidiennement la cigarette électronique en 2018. Au total, 25 545 anciens fumeurs vapotaient quotidiennement, contre près de 2,2 millions qui avaient cessé de fumer sans vapoter.
« C’est la première fois qu’on démontre dans une étude de grande envergure une association entre l’utilisation de cigarettes électroniques et un risque accru de développer un cancer du poumon. »
– Dr Normand Blais
Les chercheurs ont ensuite recensé les diagnostics de cancer du poumon et les décès survenus jusqu’en décembre 2023. Pendant la période de suivi, 35 887 participants ont reçu un diagnostic de cancer du poumon et 12 807 sont décédés de cette maladie.
Les analyses ont notamment tenu compte de l’âge, du sexe, de l’exposition cumulative au tabac, de l’indice de masse corporelle, de l’activité physique et de certaines maladies préexistantes, afin de comparer les risques entre les différents groupes.
« Ce n’est pas une étude à répartition aléatoire, ça reste une étude populationnelle. Mais c’est le même type d’étude qui a permis de démontrer les associations entre la cigarette et le cancer », observe le Dr Normand Blais.
« C’est le même type d’étude qui a permis de démontrer les associations entre la cigarette et le cancer. »
– Dr Normand Blais
Le vapotage pourrait atténuer les avantages de l’arrêt du tabac
Chez les anciens fumeurs qui ne vapotaient pas, le risque de cancer du poumon était inférieur de 44 % à celui des fumeurs actuels (rapport de risque instantané ajusté [RRIa] : 0,56 ; IC à 95 % : 0,55–0,57). La diminution atteignait 58 % pour les décès par cancer du poumon (RRIa : 0,42 ; IC à 95 % : 0,40–0,43).
Chez ceux qui avaient remplacé la cigarette par la vapoteuse, les chercheurs n’ont pas observé de diminution statistiquement significative de ces deux risques par rapport aux fumeurs actuels. Comparativement aux anciens fumeurs qui ne vapotaient pas, leur risque de cancer du poumon était toutefois supérieur de 56 % (RRIa : 1,56 ; IC à 95 % : 1,24–1,97), et leur risque de décès par cette maladie était doublé (RRIa : 2,00 ; IC à 95 % : 1,28–3,15).
L’association était particulièrement marquée chez les participants de 50 à 80 ans ayant fumé au moins 20 paquets-années (soit l’équivalent d’un paquet de cigarettes par jour pendant 20 ans). Dans ce sous-groupe, les anciens fumeurs qui vapotaient présentaient un risque de cancer du poumon supérieur de 91 % (RRIa : 1,91 ; IC à 95 % : 1,44–2,53) et un risque de décès par cette maladie supérieur de 92 % (RRIa : 1,92 ; IC à 95 % : 1,13–3,24) comparativement aux anciens fumeurs qui ne vapotaient pas.
« Nos résultats suggèrent que l’utilisation de la cigarette électronique après l’arrêt du tabac pourrait atténuer les bienfaits associés au renoncement complet au tabac pour la prévention du cancer du poumon », résument les auteurs.
Quelques limites à considérer
Les résultats de cette étude ne permettent pas encore de tirer de conclusions définitives sur les dangers du vapotage après l’arrêt du tabac. Les chercheurs soulignent notamment que la période de suivi, d’au plus six ans, demeure relativement courte pour une maladie qui peut prendre plusieurs décennies à se développer. Même si le nombre total de dossiers analysés était important, le nombre de vapoteurs, lui, était somme toute modeste.
L’étude comporte certaines limites méthodologiques. Les données sur l’utilisation de la cigarette électronique reposent sur les déclarations des participants, sans que les chercheurs puissent distinguer les différents appareils, les concentrations de nicotine, la fréquence ou la durée d’utilisation. L’étude ne permet d’ailleurs pas de déterminer si un usage temporaire de la vapoteuse, par exemple pendant quelques mois pour faciliter l’arrêt du tabac, présente les mêmes risques qu’une utilisation prolongée.
« Nos résultats suggèrent que l’utilisation de la cigarette électronique après l’arrêt du tabac pourrait atténuer les bienfaits associés au renoncement complet au tabac pour la prévention du cancer du poumon. »
– Dr Yeon Wook Kim
Enfin, les résultats proviennent exclusivement de la population sud-coréenne, ce qui limite leur généralisation, notamment à la population canadienne. « On ne sait pas quels sont les comportements en Corée du Sud par rapport à la cigarette électronique, ni même les produits qui sont utilisés, et comment ça se compare avec le Canada », illustre le Dr Normand Blais.
L’oncologue rappelle enfin que l’étude ne démontre qu’une association, et non un lien de causalité, entre la vapoteuse et le risque de cancer. Les résultats invitent néanmoins la population à une certaine prudence, et devraient inciter les médecins de famille à « déconseiller l’utilisation de la cigarette électronique à long terme, compte tenu d’un risque potentiel qui semble se dessiner avec cet usage ». z
Bibliographie
1. Kim YW, Park EJ, Kwak KI et coll. Electronic cigarette use after smoking cessation and lung cancer risk. Nat Med. 2026 ; 32 : 2410–19. DOI : 10.1038/s41591-026-04469-5
