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Congrès des membres
Les médecins face aux dérives scientifiques

Annie Labrecque | 1 juillet 2026

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Alors que les discours pseudoscientifiques et les fausses informations gagnent du terrain en santé, comment les médecins de famille peuvent-ils éviter ces dérives ?

Les dérives scientifiques apparaissent rarement du jour au lendemain. Elles s’installent souvent graduellement, même chez des professionnels formés, lorsque l’isolement, la certitude d’avoir raison ou le désir d’aider à tout prix l’emportent sur la rigueur scientifique. C’est ce terrain glissant qu’a exploré Olivier Bernard, pharmacien et communicateur scientifique, lors du dernier congrès des membres de la FMOQ.

Des exemples de dérives

D’entrée de jeu, Olivier Bernard, aussi connu sous le nom de Pharmachien, précise que le principal objectif de sa conférence est de rassurer les médecins et stimuler la réflexion sur les dérives scientifiques.

Dans sa série balado Dérives, diffusée sur la plateforme OHdio de Radio-Canada, M. Bernard s’est intéressé à des scientifiques, médecins et autres professionnels de la santé qui adhèrent à des idées pseudoscientifiques : origine extraterrestre de la vie, antibiotiques prétendant guérir l’autisme, pandémies orchestrées par les gouvernements… Ces croyances peuvent entraîner des conséquences importantes pour le public. On se rappellera, par exemple, de la promotion de traitements controversés pendant la pandémie de COVID-19.

Olivier Bernard évoque également un cas québécois, celui de Guylaine Lanctôt. Dans les années 1970 et 1980, elle dirige des cliniques spécialisées dans le traitement des varices. En 1995, elle publie La mafia médicale, un ouvrage controversé qui marque un virage radical dans son discours sur la santé. « Elle affirme notamment que le cancer serait “une bonne chose”, que les maladies n’existeraient pas vraiment et que la guérison dépendrait essentiellement de la volonté ou de la concentration. Elle véhicule aussi l’idée que le sida ne serait pas réel », résume le pharmacien. Ces propos, à la fois infondés et dangereux, ont connu une large diffusion et lui ont valu de nombreux adeptes, dont le chanteur québécois Bernard Lachance, décédé en 2021 après avoir abandonné ses traitements contre le VIH.

Le chemin vers les dérives

Comment des professionnels de la santé s’éloignent-ils à ce point de la science ? Sans se présenter comme expert de la question, Olivier Bernard estime que ces trajectoires sont rarement soudaines et qu’elles se façonnent progressivement au cours d’une carrière. En analysant certains cas célèbres, il observe que des comportements problématiques (fraudes, titres usurpés, marginalisation) apparaissent souvent bien avant que la dérive ne devienne publique. Selon lui, certains traits de personnalité comme le narcissisme, une tendance à s’opposer systématiquement au consensus et une pensée critique moins rigoureuse peuvent contribuer à tomber dans des dérives scientifiques.

D’autres se penchent vers les pseudosciences par appât du gain. Le conférencier cite deux balados populaires où circulent des informations erronées, comme l’idée que les douches froides augmenteraient le niveau de testostérone ou que la crème solaire serait cancérigène, par exemple. Ce type d’industrie, fondée sur des informations trompeuses, attire de nombreux commanditaires et partenaires, comme le lobby antivaccin.

Le piège de la bienveillance

Les dérives ne reposent pas nécessairement sur la mauvaise foi. Olivier Bernard rappelle qu’il est impossible d’aider tous les patients et que, devant cette limite, certains professionnels peuvent être tentés de trop en faire. « C’est dans ce contexte qu’on peut glisser vers des traitements non reconnus, des approches expérimentales ou des interventions qui sortent du cadre habituel ou qui s’éloignent graduellement de la médecine fondée sur les données probantes », explique-t-il.

Ce type de démarche peut renforcer la conviction d’avoir trouvé une solution, même lorsque son efficacité demeure incertaine. Même lorsque la démarche repose sur une volonté d’aider, ces pratiques peuvent nuire aux patients et compromettre la rigueur scientifique. Olivier Bernard cite notamment la maladie de Lyme chronique, pour laquelle certains professionnels de la santé au Québec ont proposé des traitements expérimentaux ou non validés. Au moins un médecin préconisant cette approche a été sanctionné par le Collège des médecins et radié temporairement.

Les dérives ne reposent pas nécessairement sur la mauvaise foi.

Que faire en tant que médecins ?

Olivier Bernard propose quelques pistes de solutions pour prévenir ces dérives. D’abord, sur le plan individuel, il recommande de rompre l’isolement et de privilégier la réflexion collective, tout en continuant de développer sa pensée critique. « Rappelons-nous que le fait d’avoir étudié dans un domaine ne signifie pas nécessairement que nous disposons de tous les outils ou de toutes les compétences pour en maîtriser chaque aspect », souligne-t-il. Le pharmacien suggère aussi de faire preuve de prudence devant des certifications douteuses et de respecter son champ d’expertise.

Sur le plan collectif, il estime pertinent de valoriser la première ligne de soins afin de réduire la vulnérabilité des patients aux discours pseudoscientifiques. Il insiste aussi sur l’importance de mieux tolérer l’incertitude et de mieux apprivoiser le sentiment d’impuissance en clinique. « Comme clinicien, il est souvent difficile de composer avec ses propres limites, l’incertitude diagnostique ou certaines situations d’impuissance », rappelle-t-il. Même après des examens et des traitements, le médecin peut ne pas parvenir à déterminer l’origine des symptômes de son patient ou constater l’inefficacité des traitements, sans explication claire. « Parfois, la médecine ne permet tout simplement pas de tout comprendre », ajoute-t-il.

Comme il le souligne, cette réalité inhérente à la pratique médicale ne diminue pas avec l’expérience. « Au contraire, les avancées technologiques récentes ajoutent de nouvelles couches de complexité et d’incertitude », observe M. Bernard.

Enfin, le pharmacien insiste sur la nécessité, pour les professionnels de la santé, de développer une résilience face à la mésinformation (une information fausse, perçue comme vraie et diffusée sans intention de tromper) et à la désinformation (une information fausse, diffusée dans l’intention de tromper), qui sont devenues extrêmement difficiles à combattre.

Selon lui, il ne s’agit plus d’éliminer complètement l’exposition à la mésinformation ou à la désinformation, ce qui est irréaliste, mais plutôt d’en atténuer les effets. Les omnipraticiens peuvent jouer un rôle clé comme sources d’information fiables auprès des patients et de la population. « Plutôt que de simplement "combattre" les fausses nouvelles, il faut accepter qu’elles font partie du paysage actuel et agir comme filtre pour les patients », conclut-il.

« Parfois, la médecine ne permet tout simplement pas de tout comprendre »

- Olivier Bernard