Une femme de 35 ans, mère d’un bébé de six mois, entre dans votre bureau. Fatiguée et irritable, elle souffre de saignements irréguliers depuis la pose d’un stérilet il y a quatre mois. Elle demande qu’on lui retire « ce poison-là » immédiatement. Le patient suivant, un homme de 65 ans, vous annonce qu’il a cessé de prendre ses statines parce qu’il craint de développer la maladie d’Alzheimer à cause de ce médicament.
C’est avec ces exemples que le Dr Frédéric Picotte a amorcé sa conférence sur l’incidence des médias sociaux et de l’intelligence artificielle (IA) sur les attentes des patients, lors du dernier congrès des membres de la FMOQ. « Constatez-vous que de plus en plus de patients ont une opinion sur les effets indésirables des médicaments, diagnostiquent eux-même leur maladie ou exigent un examen particulier ? », a-t-il demandé à l’auditoire.
« De nombreux patients s’informent dans les médias sociaux et auprès de ChatGPT. Et plusieurs d’entre eux croient que les réponses qu’ils y trouvent valent celles d’un médecin. »
De fait, les données de l’Étude de suivi sur la santé et les médias 2025 de l’Association médicale canadienne (AMC) confirment cette tendance : 31 % des répondants affirment avoir déjà suivi des conseils médicaux trouvés en ligne plutôt que ceux d’un professionnel de la santé. Dans l’étude 2026, 89 % des Canadiens disent consulter Internet pour obtenir des informations sur la santé et les soins. Et 45 % d’entre eux jugent que ces renseignements sont aussi fiables que ceux obtenus auprès d’un professionnel.
L’IA gagne elle aussi du terrain. Selon l’étude 2026 de l’AMC, 52 % des répondants utilisent les résultats de recherche générés par l’IA, notamment ceux de Google, pour s’informer sur la santé, tandis que 48 % consultent ChatGPT et d’autres plateformes semblables. Bref, « les patients ont déjà consulté Internet avant de rencontrer leur médecin », résume le Dr Picotte.
Un vaccin contre la désinformation
Pour préparer sa conférence, le Dr Picotte a demandé à une IA comment pratiquer la médecine à l’ère de la désinformation et des réseaux sociaux. Il lui a posé les questions suivantes : « Dans le monde actuel, marqué par l’influence de l’intelligence artificielle, des réseaux sociaux et de la désinformation, quelles sont, selon les données probantes, les meilleures stratégies pour préserver le lien médecin-patient ? Et comment le médecin peut-il adapter sa communication et son approche partenariale afin de mieux gérer les attentes du patient ? »
La réponse de l’IA était sans équivoque : « Le lien médecin-patient demeure le meilleur vaccin contre la désinformation, à condition de savoir l’adapter. » L’IA soulignait également que les patients arrivent désormais dans le bureau du médecin armés d’informations provenant des réseaux sociaux, d’influenceurs ou de plateformes d’IA. « Cela modifie profondément la relation clinique : le médecin n’est plus l’unique source de savoir, il devient plutôt un “curateur d’informations fiables” ».
Alors, que dire à la nouvelle maman qui veut faire retirer son stérilet sur-le-champ ? Et au retraité, convaincu que les statines causent la maladie d’Alzheimer ? L’IA conseille d’éviter de discréditer d’emblée les informations trouvées en ligne. Selon les recherches, les patients accordent davantage leur confiance au médecin s’il commence par écouter leurs préoccupations avant de les mettre en contexte. Une approche du type : « Regardons ensemble ce que cette information signifie dans votre situation. »
Le Dr Picotte partage cette vision. Selon lui, il est important de reconnaître les efforts de recherche des patients et de les remercier de leur transparence. « Comme médecins, nous sommes heureux lorsque nos patients nous parlent de leurs recherches, car cela signifie qu’ils s’impliquent dans la gestion de leur santé. Ils sont alors souvent plus réceptifs à nos recommandations. C’est aussi une occasion de les encourager à discuter avec nous avant de prendre une décision fondée sur un contenu en ligne. »
Pour vérifier les informations et les tendances qui circulent sur TikTok et d’autres plateformes, le conférencier suggère à ses collègues de consulter OpenEvidence ou son équivalent québécois, IA Medica. Ces outils d’IA permettent de poser une question clinique précise et d’obtenir des références à des études fiables. « La démarche vaut la peine, car si une tendance gagne en popularité sur les réseaux sociaux, d’autres patients vous en parleront également. »
Docteur IA
Le Dr Picotte a par ailleurs présenté l’étude Reliability of LLMs as medical assistants for the general public: a randomized preregistered study1. Dans cette recherche, des participants recevaient différents scénarios cliniques et devaient décrire leurs symptômes à une IA afin d’obtenir un diagnostic.
« L’IA a posé le bon diagnostic dans 35 % des cas, comparativement à 44 % lorsqu’un moteur de recherche était utilisé. Les résultats sont décevants. Toutefois, lorsque les mêmes scénarios étaient soumis à l’IA par des médecins, le taux de réussite atteignait 95 %. »
Pour le conférencier, ces résultats montrent que la performance de l’IA dépend fortement de la qualité de la description des symptômes et des réponses fournies aux questions. « Il semble y avoir un enjeu de communication et de compréhension entre le patient et l’IA », constate-t-il. L’outil n’est donc pas encore suffisamment fiable pour être utilisé sans encadrement par le grand public. Cependant, compte tenu de l’évolution rapide de ces technologies, cette réalité pourrait changer rapidement.
Le Dr Picotte s’est aussi penché sur les publications qui font la promotion, dans les médias sociaux, de tests médicaux privés, comme l’IRM du corps entier et les tests de détection précoce multicancer. Les résultats d’une étude2 publiée dans JAMA Network Open sont préoccupants : les effets indésirables potentiels de ces examens et les risques de surdiagnostic sont rarement mentionnés. « Seulement 6 % de ces publications s’appuient sur des données probantes, et 68 % de leurs auteurs possèdent un intérêt financier dans les services proposés », met en garde l’omnipraticien.
Médias sociaux : attention danger
Les Canadiens consacrent en moyenne deux heures par jour aux médias sociaux. « On constate que ces plateformes deviennent de plus en plus une source d’information de prédilection. Chez les milléniaux et les membres de la génération Z, elles représentent même la principale source d’information. Lorsqu’on sait que les fausses nouvelles circulent plus rapidement que les vraies, il y a de quoi s’inquiéter », déplore le conférencier.
À titre d’exemple, il a montré une vidéo largement diffusée affirmant que les statines provoquent la démence en privant le cerveau du cholestérol requis pour fonctionner adéquatement.
Les algorithmes favorisent par ailleurs les contenus semblables à ceux qui suscitent déjà notre intérêt. Les utilisateurs se retrouvent ainsi exposés principalement à des opinions qui confortent leurs croyances, un phénomène connu sous le nom de chambre d’écho. À cela s’ajoute le biais de confirmation, qui réduit l’esprit critique. « On l’observe chez les patients qui recherchent, interprètent et retiennent surtout les informations qui renforcent leur point de vue, mais écartent celles qui le contredisent », explique le Dr Picotte.
L’étude Confirmation bias and vaccine-related beliefs in the time of COVID-193 illustre bien ce phénomène. Ainsi, 60 % des personnes opposées aux vaccins ne font pas confiance aux études démontrant leurs bienfaits. À l’inverse, 60 % des personnes favorables à la vaccination rejettent les recherches concluant à des effets négatifs. « Lorsqu’une personne a une conviction forte, ce biais influence inévitablement sa façon d’interpréter les données qui lui sont présentées », rappelle le conférencier.
Bibliographie
1. M. Bean A, Payne RE, Parsons G et coll. Reliability of LLMs as medical assistants for the general public : a randomized preregistered study. Nat Med. 2026 ; 32 : 609–15. DOI : 10.1038/s41591-025-04074-y
2. Nickel B, Moynihan R, Grundtvig Gram E et coll. Social media posts about medical tests with potential for overdiagnosis. JAMA Netw Open. 2025 ; 8 (2) : e2461940. DOI : 10.1001/jamanetworkopen.2024.61940
3. Malthouse E. Confirmation bias and vaccine-related beliefs in the time of COVID-19. J Public Health. 2023 ; 45 (2) : 523-28. DOI : 10.1093/pubmed/fdac128
